Les héritiers, témoignages anonymes et silencieux


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Vous Tirailleurs Sénégalais, mes frères noirs à la main chaude, couchés sous la glace et la mort
Qui pourra vous chanter si ce n’est votre frère d’armes, votre frère de sang ?

Léopold Sedar Senghor, Hosties noires, Poème liminaire, Paris, avril 1940

Les héritiers
 

Au coeur de l’histoire

Il y a d’abord une sensation étrange : celle d’un intérêt farouche pour un sujet qui vous prend aux tripes. Dans la grande salle de la galerie Le Manège à l’Institut Français, l'exposition Frère d’âme, organisée de mai à juillet 2021, réunissait les travaux de Lune Diagne et de Sambou Diouf autour des massacres de Thiaroye et de Chasselay. L’exposition est une course après la vérité, méconnue ou volontairement occultée.

Nous ne pouvons passer à côté de l’une des pièces fortes de Sambou Diouf : la série des Héritiers, composée de cinquante-deux toiles, dont quarante-huit exposées, de petits formats qui occupent sobrement le mur, alignées en six rangées et formant une mosaïque des plus marquante.

 

Vues de l’exposition frères d’âme

© Lune Diagne et Sambou Diouf
Courtesy galerie Le Manège et OH GALLERY
Photographe : Khalifa Hussein

 
 

Des disparus aux visages inconnus



Sur un fond bleu clair se détachent différentes figures anthropomorphes. Elles n’ont ni visage, ni nom - aucune identité apparente. Ces formes humaines existent simplement par leurs présences taiseuses : élément unique et central de chaque toile. 

Certains de ces hommes supposés semblent nous faire face, d’autres se tiennent de profil ou peut-être de dos. En parcourant du regard l’ensemble des pièces, un mouvement se crée, comme un réseau d’interactions entre les quarante-huit âmes. Et cette impression qui persiste : les tentatives d’échange et de communication, sans un mot.

Les hommes qui se tiennent de face regardent sûrement droit devant, à travers le tissu qui leur couvre le visage : ils incluent le spectateur dans ces échanges subtils. Comme une série de photographies de prisonniers ou de disparus, c’est le nombre conséquent de ces fantômes du passé qui interpelle, témoignant de l’atrocité de la guerre et des événements historiques liés aux massacres des tirailleurs sénégalais. Des souvenirs qui s'effacent, en attente de vérité.

Ces visages dissimulés, le spectateur en vient à les inventer. Inconsciemment, le besoin de définir et d'identifier se fait sentir, en imaginant derrière les drapés des yeux expressifs, une bouche plissée et bien d'autres marques singulières.

 

une mémoire symbolique

 
Les héritiers 2

Les capuchons sont comme des linceuls travaillés en clair-obscur. L’ensemble des œuvres s’expriment dans une touche très texturée, laissant quelques notes de couleurs vives se détacher sur un fond clair. Pas réellement de corps, pas de visage, mais une humanité bel et bien là, qui, de par le travail pictural, nous saisit par sa puissance dévastatrice.


Dans les travaux précédents de Sambou Diouf, de nombreuses œuvres témoignent de scènes réunissant humanité et formes animales : la faune joue un rôle essentiel dans le travail de l’artiste et permet de montrer son intérêt pour une symbiose entre l'homme et l'animal. Le propos reste ici centré sur l’Homme, dans toute sa complexité. C’est en revanche le motif des clés que nous retrouvons à nouveau. Très présentes dans sa dernière exposition Portrait présentée à OH Gallery fin 2019.

Discrètes, ces dernières sont partout, délicatement portées en pendentif sur les portraits inconnus. Les doigts nous brûlent : nous aurions presque envie de les attraper à travers la peinture pour en découvrir les portes secrètes qu’elles permettent d’ouvrir. Les perles autour du cou font directement référence aux perles de prière utilisées dans les traditions catholiques et musulmanes : des détails d’une symbolique extrême, disposant d’une forte résonance.

 
 

Des hurlements silencieux, des secrets à demi dévoilés - Sambou Diouf n’a pas seulement peint la série des Héritiers : il a cueilli l’histoire, l’humanité et la douleur, assemblées dans un bouquet de métaphores, et desquelles naîtront un jour des bourgeons de rédemption.

 
 

INTERVIEW DE Sambou Diouf

 
 
 

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