Corps à battre

Lune Diagne
25 avril - 05 juillet 2026
OH GALLERY, Dakar


La galerie est heureuse de présenter l’exposition monographique "Corps à battre" qui s’inscrit dans le prolongement de la résidence menés par Lune Diagne (Alioune Diagne) à la Villa Albertine à New York en 2023 qui lui a permis de poursuivre ses recherches autour de la figure de Battling Siki aux Etats-Unis. 
A partir de cette trajectoire, l’exposition interroge le corps comme espace d’inscription de rapports de forces politiques, raciaux et symboliques. Le parcours de Siki y apparait comme un point de condensation particulièrement puissant pour penser la ségrégation raciale, les dispositifs d’exclusion et les fortes de violence qui ont historiquement traversé les corps noirs, jusque dans la mise en spectacle. Chez Lune, cette histoire excède toutefois le seul registre biographique. Elle devient une voie d’accès à une réflexion plus large sur la géopolitique du corps, ses circulations, ses assignations et ses résistances. La scénographie, traversée par la présence d’un ring, rejoue l’arène comme lieu de combat, de visibilité et de domination. Elle convoque également l’imaginaire de Strange Fruit, où le corps devient un lieu extrême de l'histoire de la terreur raciale.

PRÉSENTATION

par Peter Benson
Texte original en anglais

Né à Saint-Louis, dans le nord du Sénégal, en 1982, Alioune (Lune) Diagne a connu dès l’enfance les descendants de Battling Siki (Amadou M’Barick Fall). Les familles Diagne et Fall avaient l’habitude, mi-sérieusement mais de façon récurrente, de se saluer comme des cousins. Il ne découvrit toutefois l’histoire du champion de boxe Battling Siki qu’en 1994, lorsque le corps de ce dernier fut exhumé du cimetière du Queens, à New York, où il avait été enterré en 1925, puis rapatrié à Saint-Louis grâce aux efforts conjoints du producteur d’information sénégalais Mamadou Niang et du président du Conseil mondial de boxe, José Sulaimán. Par la suite, Lune lut sur Siki dans des articles de presse et des ouvrages, notamment la biographie française de Jean-Marie Bretagne, et demeura dès lors fasciné par la vie à la fois héroïque et tragique du boxeur. En 2024, il se rendit à New York grâce à une bourse de la Villa Albertine, avec pour horizon général une « recherche artistique sur la géopolitique du corps », mais aussi avec un intérêt plus spécifique pour la vie de Battling Siki en Amérique. Il mena des recherches au Schomburg Center à Harlem, visita des salles de boxe et rencontra le biographe américain de Siki, Peter Benson.

En 2006, Lune entre à l’École des Beaux-Arts de Dakar, où il se concentre d’abord sur l’étude des arts plastiques, avant d’être rapidement saisi par l’appel de la danse et de la chorégraphie. Pour lui, l’art engage toujours tout à la fois l’expression, la découverte et l’exploration de modalités nouvelles ; son travail n’a cessé, dès lors, de s’élargir, tant dans ses sujets que dans sa portée artistique. Ses intérêts embrassent les arts visuels, la sculpture et la performance dans toute la diversité de leurs possibles, et se prolongent aujourd’hui dans une attention soutenue portée aux arts décoratifs traditionnels, notamment à l’ornement architectural et au textile. Sa fascination pour le corps humain comme sujet des arts plastiques s’est inévitablement approfondie en une exploration du corps comme métaphore et comme lieu de lutte pour la libération face à l’imposition du pouvoir, à l’assujettissement, à la stigmatisation et à l’exclusion.

Essentiellement autodidacte comme danseur, bien qu’il ait étudié la danse classique, moderne, jazz et contemporaine au Centre national de la danse à Paris en 2010, Lune a puisé son inspiration dans les œuvres de diverses compagnies africaines de danse contemporaine. En 2008, il fonde à Saint-Louis la Diagn’Art Dance Company et initie cette même année le festival Duo Solo Dance, seul festival de danse contemporaine au Sénégal. Sa première tournée chorégraphique d’envergure, avec sa création Banlieue, a lieu en 2012. Coproduite par le CCN Ballet Preljocaj–Pavillon Noir (Aix-en-Provence) et l’Institut français de Saint-Louis, l’œuvre tourne en 2013 dans vingt pays d’Europe et d’Afrique. Elle prend pour thème la lutte quotidienne des habitants des quartiers précaires qui entourent les villes africaines et européennes. Depuis 2019, il est en résidence artistique au Stadsgehoorzaal de Kampen, aux Pays-Bas.

Ces dernières années, Lune a présenté des expositions ambitieuses explorant, à travers des formes diverses — visuelles, figuratives, textuelles et performatives — des sujets d’une forte portée sociale. Ses thèmes affrontent souvent, dans une perspective globale, les limites imposées à l’humain, l’exclusion et le déni de liberté comme de puissance d’agir. Sa chorégraphie relie l’intégrité du corps, le geste et le mouvement à la beauté et à la grâce de la forme humaine en fuite, selon les deux sens contradictoires du terme : la fuite hors du déni d’opportunité, et l’envol comme mouvement sans bornes. Elle interroge les frontières entre sujet et objet, contrainte et liberté, assujettissement et émancipation. « Prendre son envol » y devient tout à la fois salut et libération. Lune a ainsi intitulé une performance vidéo de 2017 I Exist, affirmant que l’auto-affirmation partagée constitue un fondement de l’amour humain, de la compassion et de la communauté.

Son exposition Frère d’âme, en 2021, associait une série de portraits graphiques de Tirailleurs sénégalais ayant combattu héroïquement durant la Première Guerre mondiale à une performance dansée, amorcée vêtu d’une robe blanche et d’une coiffe fleurie, évoluant parmi les portraits dans un geste évoquant simultanément l’hommage et le deuil. Par le mouvement et l’interaction avec le costume, sa chorégraphie suggère à la fois l’entrave et le relâchement, le dissimulé et le révélé, le couvert — à la fois protégé et caché — et le découvert — à la fois exposé et dévoilé. Ses installations et performances sont monumentales par leur échelle, leur ambition et leur substance, mais aussi en tant que monuments au sens littéral, consacrés aux souffrances, aux sacrifices et aux triomphes inhérents à un héritage du passé qui persiste dans le présent.

Son exposition Talataay Nder, en 2023, associait la représentation figurative d’un événement historique à des constructions suspendues et à une performance chorégraphique, en mémoire des femmes de Nder qui, en mars 1820, défièrent l’assujettissement et l’exploitation en choisissant l’immolation plutôt que l’humiliation de la capture et de l’esclavage. Lune suggère la puissance et la force collective de ces femmes au moyen de surfaces lignées et de corps entrelacés dans une étreinte communautaire, dont les formes puissantes évoquent la lutte, la solidarité mutuelle et l’amour. Ces formes étroitement lignées rappellent à la fois les cartes topographiques et les ornements corporels, renvoyant ainsi à la fois à la terre natale et aux traditions de beauté féminine. Dans l’espace d’installation, Lune suspendait au plafond, à l’aide de fils, des sacs en plastique remplis d’eau afin de créer des sculptures pendantes retombant jusqu’au sol, comme pour suggérer des larmes ou des lustres modernistes, évoquant tout à la fois le chagrin et la célébration, la perte et l’héroïsme.

Sa récente exposition à Harlem, à New York, consacrée à l’imaginaire de la boxe, portait avec justesse le titre Love and Hate. Elle affirme que la quête de survie est fondamentalement aussi une quête d’amour et d’auto-affirmation, tant de sa propre dignité que de celle de sa culture. Son antagonisme est à la fois extérieur et intérieur — comme ce fut le cas pour le premier champion du monde africain, Battling Siki.

Amadou M’Barick Fall, qui deviendra le boxeur Battling Siki, naît à Guet-Ndar, dans la ville coloniale de Saint-Louis, le 16 septembre 1897, au nord de l’actuel Sénégal. Sa mère s’appelait Oulimata et son père, Assane Fall, était pêcheur ; il travaillait sur les eaux de l’Atlantique jusqu’à sa mort par noyade, alors que son fils était encore très jeune. Cette tragédie plongea la famille dans la pauvreté. Élevé dans la religion musulmane et ayant accompli le rituel traditionnel de passage à l’âge adulte, le jeune Amadou fréquenta néanmoins l’école de la mission, où il apprit le français et reçut le prénom chrétien de Louis. Le départ d’Amadou Fall vers l’Europe se produisit presque par hasard : un navire en partance pour Marseille fit escale à Saint-Louis et, tandis qu’il plongeait pour récupérer les pièces jetées par les passagers, il attira l’attention d’une artiste de spectacle néerlandaise nommée Elaine Grosse, qui lui proposa de l’emmener avec elle en Europe. Comme Alioune Diagne, il n’avait que dix ans lorsqu’il quitta son foyer pour la première fois. On dit qu’il se produisit un temps dans le numéro de sa protectrice avant qu’elle ne l’abandonne finalement, le contraignant à survivre seul dans la rue, en acceptant tous les petits emplois possibles, jusqu’à trouver sa voie vers une salle de boxe, puis un ring forain, avant d’entrer progressivement dans les circuits professionnels du sud de la France.

Dès 1914, il commence à impressionner les amateurs de boxe par sa vitesse et sa puissance. Mais lorsque la guerre éclate, il s’engage dans le 8e Régiment colonial de Toulon, mobilisé dans le sud de la France. Bien que souvent présenté dans la presse comme un ancien Tirailleur sénégalais, son unité comptait en réalité à la fois des soldats blancs et des soldats recrutés dans le sud de la France issus de toutes les origines coloniales, dont beaucoup, à l’instar du soldat Louis Amadou Fall, avaient droit à la citoyenneté française. En tant que soldat engagé aux côtés d’hommes de toutes origines, Amadou Fall incarnait de son propre corps un idéal internationaliste, à rebours des conceptions racialisées de l’« héroïsme sauvage » que le général Charles Mangin avait propagées à travers les uniformes racialement codés conçus pour les régiments de tirailleurs, leurs armes spécifiques — les coupe-coupe — et leur emploi comme troupes de choc. Par la suite, les stéréotypes de Mangin furent relayés dans la presse, privant les soldats africains d’une reconnaissance égale de leur bravoure. Le soldat Louis Amadou Fall servit courageusement pendant toute la durée de la guerre. Il reçut la Croix de guerre avec deux palmes et la Médaille militaire, avec « sept citations pour faits de bravoure remarquables, blessures par éclats d’obus et coups de baïonnette ». Après sa mort, on découvrit que ses poumons avaient été à ce point atteints par les gaz moutarde qu’ils en portaient des lésions permanentes. Il fut un héros de guerre, sans jamais être traité comme tel.

En 1922, dans un stade nouvellement construit près de Paris, Battling Siki affronte un autre héros de guerre, le champion du monde des mi-lourds Georges Carpentier, célébrité éclatante, renommée tout autant comme boxeur que comme acteur de cinéma. Siki ne se vit offrir qu’à contrecœur l’opportunité de combattre pour le titre, après avoir vaincu tous les poids lourds et mi-lourds d’Europe susceptibles de constituer des adversaires crédibles pour le retour triomphal de Carpentier à Paris. Dédaignant les qualités de Siki, Carpentier se montrait rarement au camp d’entraînement, ne sparrait jamais et continuait à mener la vie d’une vedette choyée, ce qui irrita tant son manager, François Descamps, que celui-ci proposa au manager de Siki la totalité de la somme promise à Carpentier si Siki acceptait de feindre un knockout. Si Siki refusait de perdre volontairement, le combat serait annulé. Cette proposition le révolta, mais il avait alors un nouvel enfant avec sa compagne néerlandaise de fait, Lintje von Appelteer, et il avait désespérément besoin d’argent. S’il refusait, il ne toucherait rien du tout.

Le soir du combat, son corps se rebella à l’idée même de simuler l’échec. Au lieu de fabriquer le combat, il se figea, accroupi comme une statue, levant à peine un gant. Lorsque Carpentier manqua volontairement un coup, Siki posa un genou à terre. « Relève-toi, Siki », lui lança l’arbitre. « Il ne t’a même pas touché. » Il souffrit profondément d’être ainsi tourné en dérision. Plus la mascarade se prolongeait, plus elle devenait évidente, jusqu’au moment où Carpentier, frustré, se mit à lancer de vrais coups, cherchant réellement à mettre Siki knockout. L’un d’eux le fit effectivement tomber, mais cette fois l’orgueil de Siki se souleva. Il se releva et entreprit de malmener Carpentier pendant les deux rounds suivants avant de l’envoyer finalement au tapis. Complice de la combine, l’arbitre tenta alors de disqualifier Siki et d’accorder la victoire à Carpentier, mais le public se mit à crier « chiqué » et à lancer des objets. Finalement, les responsables de la Commission française de boxe présents au bord du ring annulèrent la décision de l’arbitre et déclarèrent Siki vainqueur.

Ho Chi Minh, alors jeune étudiant à Paris, écrivit un texte sur ce combat qui commençait ainsi : « Depuis que le colonialisme existe, les Blancs sont payés pour écraser le visage des Noirs. Pour une fois, un Noir a été payé pour faire la même chose à un Blanc. […] D’un coup de poing — sinon scientifiquement porté, du moins admirablement placé — Siki a définitivement fait descendre Carpentier de son piédestal pour y monter lui-même. » En réalité, cependant, la Fédération française de boxe fit tout ce qui était en son pouvoir pour faire tomber Siki de ce piédestal et l’empêcher d’être payé. Elle lança contre lui une campagne de diffamation dans la presse. Elle ne réussit pas à lui retirer son titre mondial, mais elle lui ôta sa licence de boxe et l’empêcha de combattre partout en Europe. Siki dénonça publiquement la fraude et, avec le soutien de Blaise Diagne, protesta jusqu’à la Chambre des députés. Cela ne lui servit pourtant à rien. Six mois plus tard, il accepta de défendre son titre le jour de la Saint-Patrick en Irlande, seul endroit où il pouvait encore obtenir une licence. L’Angleterre lui interdit même de traverser son territoire en transit.

Au même moment, une insurrection nationaliste secouait l’Irlande. Une bombe explosa à l’extérieur de la salle de combat, projetant dans le ring les éclats d’une verrière. À moins d’un knockout, seul Jack Smith, arbitre anglais provenant précisément du pays qui venait de refuser l’entrée à Siki, déciderait du vainqueur. Dès le coup de gong initial, Siki se lança à la poursuite de son adversaire irlandais Mike McTigue, qui fuyait comme un voleur, sans chercher à porter un coup véritablement significatif. Round après round, Siki le poursuivit en lançant de puissants coups, tandis que McTigue se contentait surtout d’esquiver et de se dérober. Siki ouvrit l’arcade de McTigue au douzième round, mais ne parvint pas à l’envoyer knockout. Le combat dura vingt rounds épuisants. En fin de rencontre, alors que Siki était exténué, McTigue commença enfin à placer quelques vrais coups, mais Siki secouait la tête, continuait d’avancer, frappait encore et poursuivait son adversaire. Nombre de journaux estimèrent qu’il avait véritablement gagné, mais en l’absence de knockout, seul l’arbitre avait voix au chapitre. Son verdict alla à McTigue. Celui-ci ne proposa jamais de revanche à Siki.

Siki n’était pas naïf. Il savait que les choses ne seraient peut-être guère meilleures en Amérique. Il n’avait plus aucune possibilité de combattre ailleurs. Il avait lu dans les journaux les récits du système violent d’exclusion raciale américain. Il avait vu, après la Première Guerre mondiale, des Américains tenter d’imposer leurs préjugés raciaux dans les restaurants et clubs français. Pourtant, le manager de Jack Dempsey et d’autres intermédiaires évoquaient la possibilité de combats. Au moins, pensait-il, il n’était pas encore banni en Amérique. Mais à son arrivée à New York, le commissaire à la boxe William Muldoon utilisa les articles scandaleux publiés à Paris comme prétexte pour lui refuser une licence. Il menaça même d’user de son influence politique pour le faire expulser. Siki apprit à ses dépens comment les boxeurs noirs étaient exclus des combats lucratifs contre les champions blancs. Il livra parfois de brillantes prestations, mais s’il ne remportait pas le combat par knockout, il obtenait rarement la décision. Son nouveau manager américain lui laissait peu de temps pour s’entraîner, exploitant surtout sa notoriété dans des tournées éclairs de petites villes où régnait un racisme particulièrement brutal.

Il fut l’un des rares athlètes noirs de son époque à défier ouvertement la ségrégation raciale, provoquant délibérément une nuit en prison en refusant de quitter un restaurant ségrégué du Tennessee lorsqu’on le menaça d’arrestation. À ses côtés ce soir-là se trouvaient sa nouvelle épouse afro-américaine, Lilian Warner, et le frère de celle-ci, Beverly, qui, bien que métis, avait toujours été considéré comme blanc dans cet État. Cinq mois plus tôt, un tumulte s’était emparé de toutes les rédactions new-yorkaises lorsqu’avait circulé la nouvelle : « Mon Dieu, Battling Siki vient de se marier ! À la mairie ! » Pendant plusieurs jours, alors que Siki et Lilian se retiraient du regard public, les journaux de la ville se couvrirent de titres sensationnalistes sur le mariage de Siki avec une « femme blanche », l’accusant de violer les lois contre la bigamie et les codes interdisant les unions interraciales.

La presse feignait l’indignation en l’accusant d’avoir répudié et abandonné sa première compagne, Lintje, ainsi que leur jeune enfant restés à Paris. Bien qu’il ait tenté de subvenir à leurs besoins depuis l’Amérique, la distance et la précarité de ses finances laissèrent Lintje sans ressources. En tant que musulman, Siki avait le droit d’avoir jusqu’à quatre épouses, mais à condition de pouvoir les aimer et les soutenir à égalité — ce qu’il avait peut-être eu l’intention de faire, sans jamais pouvoir y parvenir dans l’année et demie qu’il lui restait à vivre avant qu’un autre code non écrit de l’Amérique, celui de la justice des gangs, ne mette fin à sa courte existence. À trois reprises, il défia la mort en refusant de se plier aux arrangements de son manager américain pour truquer des combats au bénéfice de promoteurs liés à des gangs meurtriers. La troisième fois, il alla jusqu’à non seulement refuser de feindre l’incompétence, mais à mettre son adversaire blanc knockout de manière si spectaculaire qu’il le laissa suspendu de façon humiliante par le cou au dernier rang des cordes du ring. Les gangsters qui avaient promis de l’argent pour ce combat truqué tentèrent à deux reprises de le tuer pour punir son insolence : d’abord au couteau, puis avec des armes à feu. Lors de cette seconde attaque, ses trois agresseurs réussirent, l’abattant dans la rue à trois pâtés de maisons de son domicile, où Lilian l’attendait après sa sortie du soir. Il n’avait que vingt-huit ans.


SOURCES

AUTOUR DE L’EXPOSITION


O H L I B R A R Y

- L A B I B L I O T H È Q U E N O M A D -

Rencontre avec La Bibliothèque Nomad
le samedi 16 mai 2026

C O N V E R S A T I O N

- R E N C O N T R E -

Conversation entre Lune Diagne et Océane Harati
Date à venir
Conversation en français

P R O J E C T I O N S

- C E N T R E Y E N N E N G A -

le jeudi 21 mai 2026
le jeudi 11 juin 2026
le jeudi 02 juillet 2026

Œuvres


ARCHIVES


Certaines trajectoires traversent le temps sans jamais trouver une place à la mesure de leur importance dans les récits officiels. Celle d’Amadou Mbarick Fall, dit Battling Siki, relève de cette histoire partiellement effacée. Né le 22 septembre 1897 à Saint-Louis du Sénégal, il demeure une figure majeure de l’histoire sportive et coloniale du XXe siècle, généralement identifié comme le premier Africain noir à avoir conquis un titre mondial en boxe.

Son parcours s’inscrit d’emblée dans une dynamique de déplacement, de déracinement et de survie. Enfant, il rencontre à Saint-Louis la danseuse hollandaise Elaine-Marie Holtzmann-Gross, qui l’emmène avec elle en Europe. Installé à Marseille, puis laissé à lui-même à l’adolescence, sans papiers ni protection, il enchaîne divers travaux précaires : ouvreur de portières, docker ou plongeur, dans un contexte de grande vulnérabilité sociale. La boxe apparaît alors moins comme une vocation que comme une forme de nécessité, un mode de subsistance autant qu’un espace de transformation de soi.

Repéré vers 1911 par l’instructeur de boxe Paul Latil, puis accompagné dans ses débuts professionnels par Gédéon Gastaud, il forge progressivement une carrière sur les rings du littoral méditerranéen. Son nom de combat, Battling Siki, participe déjà d’une construction publique de la figure du boxeur : « Battling » renvoie à l’idée du combat, tandis que « Siki » est parfois présenté comme une altération du mot wolof siggil, entendu comme une injonction à se relever. Sa trajectoire sportive prend une première ampleur avant d’être interrompue par la Première Guerre mondiale, durant laquelle il sert dans l’armée française au sein du régiment des tirailleurs sénégalais.

À son retour, sa carrière connaît une ascension remarquable. Entre 1919 et 1922, Siki accumule les victoires dans plusieurs pays européens et en Afrique du Nord. Cette dynamique le conduit à affronter Georges Carpentier le 24 septembre 1922, dans un combat décisif pour le titre mondial des mi-lourds. Alors que Carpentier est donné favori par une grande partie de la presse française, Siki renverse le rapport de force et l’emporte au terme d’un affrontement resté célèbre, malgré la controverse arbitrale qui en marque le déroulement. Cette victoire le fait entrer dans l’histoire de la boxe.

Mais l’événement sportif ne saurait être dissocié de ses implications raciales, médiatiques et politiques. Le traitement réservé à Siki après son sacre révèle avec une particulière acuité les limites imposées aux corps noirs dans l’espace public européen du début du XXe siècle. À travers la violence symbolique de la presse, les résistances institutionnelles et les tentatives de délégitimation de son titre, se lit la difficulté, pour une société coloniale, à reconnaître pleinement l’excellence noire lorsqu’elle surgit au sommet d’un imaginaire national et impérial.

En 1923, Siki quitte l’Europe pour les États-Unis, où il s’installe à Manhattan. Sa carrière s’y poursuit sans retrouver l’éclat de ses années précédentes. Fragilisé par des difficultés personnelles, économiques et administratives, confronté au racisme d’une Amérique ségréguée, il connaît un déclin rapide. Le 15 décembre 1925, il est retrouvé assassiné à Manhattan, abattu de deux balles dans le dos. Il a vingt-huit ans. En 1993, sa dépouille est rapatriée au Sénégal avec l’appui du Conseil mondial de boxe. Il repose aujourd’hui au cimetière musulman de Saint-Louis.

La trajectoire de Battling Siki excède ainsi largement le seul cadre de l’histoire sportive. Elle engage une lecture croisée de la circulation coloniale des corps, des formes d’assignation raciale, des économies de spectacle, et des mécanismes de visibilité et d’effacement. En cela, elle constitue un point d’observation particulièrement fécond pour penser les contradictions de la modernité coloniale et les conditions de reconnaissance des figures africaines dans les récits transnationaux du XXe siècle.

Amadou Lamine Ndiaye

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À PROPOS De peter benson

Né en 1948 en Virginie (États-Unis), le Professeur Peter Benson a consacré plus de trente ans à l'enseignement de la littérature américaine à l'Université Fairleigh Dickinson de Madison. Une partie de sa vie s'est aussi écrite en Afrique : six ans partagés entre la Sierra Leone, le Kenya et le Sénégal, dont quatre menés dans le cadre du Programme Fulbright, le dispositif américain d'échanges académiques et culturels.

C'est à l'Université Stony Brook de New York, lors de la préparation de son doctorat, que naît son intérêt pour le continent africain, au contact du poète et romancier ghanéen Kofi Awoonor, dont l'amitié va durablement orienter ses recherches. En 1975, lorsque Awoonor est arrêté et détenu comme prisonnier d'opinion dans son pays, Peter Benson cofonde un comité pour sa libération, aux côtés de Kurt Vonnegut, James Baldwin, Arthur Schlesinger Jr. et du prix Nobel Wole Soyinka.

Fort de cet engagement, et alors chercheur invité à la Fondation Rockefeller de New York, il mène les recherches qui aboutissent à son premier livre : Black Orpheus, Transition, and Modern Cultural Awakening in Africa, publié aux Presses de l'Université de Californie en 1986, réédité en 2021.

Plus tard, lors d'un séjour professionnel au Sénégal, entre 1990 et 1992, Peter Benson tombe sur l'histoire oubliée de Battling Siki. En mars 1991, alors qu'il est à Saint-Louis pour y donner une conférence universitaire sur “La littérature afro-américaine des années 1980”, le hasard le conduit à découvrir la trajectoire du premier boxeur noir africain champion du monde : quelques photos, quelques coupures de presse accrochées aux murs d'un bistrot, et c'est toute une vie englouttie qui lui apparaît. Professeur à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, il y reconnaît les traces d'un effacement : celui d’un champion du monde de boxe, victime d'une entreprise raciste de destruction mémorielle. 

Animé d'une profonde indignation, il entreprend alors les recherches qui aboutissent, en 2006, à la publication de l’ouvrage Battling Siki : A Tale of Ring Fixes, Race, and Murder in the 1920s aux éditions University of Arkansas Press.

Le livre est salué par la critique internationale. Christopher L. Miller, titulaire de la chaire Frederick Clifford Ford en études afro-américaines à l'Université Yale, le qualifie de « biographie magistrale ». Le magazine Ring y voit l'une des biographies de boxe les plus complètes de ces dernières années. The Independent salue un texte « parfaitement documenté et magnifiquement écrit », tandis que Sport History Review souligne sa valeur pour comprendre les questions raciales, le sport et la criminalité dans les années 1920. Thomas Hauser, biographe de Muhammad Ali, conclut que la vie de Siki telle que la raconte Benson « possède tous les éléments d'une tragédie shakespearienne ».

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