ÉPISODE

Abdoulaye Ndoye
30 octobre 202 - 07 février 2027
PROJECT ROOM
OH GALLERY, DAKAR

PRÉSENTATION

d’après le texte d’Océane Harati

Né en 1951 à Dakar, Abdoulaye Ndoye est un artiste pluridisciplinaire sénégalais dont la pratique associe peinture, gravure et installation. Issu d’une famille lébou, il passe son enfance entre le Plateau, la Médina et  le quartier de Bopp. Dans ce dernier, il grandit à proximité du Centre de Bopp qui joue un rôle important dans son éveil intellectuel et culturel (...) Cet espace de sociabilité et d’apprentissage contribue ainsi à façonner sa curiosité et son ouverture à différentes formes d’expression artistique. Cette expérience s'inscrit dans le contexte d'une capitale sénégalaise en pleine effervescence culturelle au lendemain de l'Indépendance. Sous la présidence de Léopold Sédar Senghor, les politiques publiques accordent une place centrale aux arts et à la culture, à travers la création d'institutions, le développement de l'enseignement artistique et l'organisation de manifestations internationales, parmi lesquelles le premier Festival mondial des Arts Nègres en 1966. Les Manufactures Sénégalaises des Arts Décoratifs de Thiès et les grandes expositions participent également à cette dynamique. Dakar devient ainsi un espace de rencontres et de circulation entre artistes, écrivains, cinéastes et intellectuels, dans lequel se construit progressivement le regard du jeune Ndoye.

Curieux et attentif à cette vie culturelle, Abdoulaye Ndoye fréquente les expositions et les différents lieux de la vie culturelle dakaroise. Il s'intéresse particulièrement au travail d'Ousmane Faye, un artiste qu'il connaît déjà : les deux hommes évoluent dans la même rue de la Médina et Faye est un ami proche de son oncle. Leurs échanges prennent progressivement une dimension artistique et pédagogique déterminante pour Ndoye.

Fils de Mbor Faye, Ousmane Faye appartient à cette génération d’artistes qui participe à l’émergence et à l’affirmation de l’École de Dakar dans les années 1960. Formé à l’École des Beaux-Arts de Dakar auprès de Pierre Lods, il poursuit son apprentissage en France, à l’École des Beaux-Arts d’Aubusson, où il se familiarise avec les techniques de la tapisserie, puis à Thiès. Il compte parmi les artistes présentés lors du premier Festival mondial des Arts nègres en 1966, manifestation emblématique de la politique culturelle du Sénégal indépendant. C’est également à Aubusson qu’il rencontre celle qui deviendra son épouse, elle-même lissière et proche de Line Baconnier Samb, figure pionnière de la tapisserie sénégalaise. Première directrice technique de la Manufacture nationale de tapisserie de Thiès, cette dernière participe, aux côtés de Papa Ibra Tall, à la mise en place de cette institution inaugurée en 1966 à l’initiative du président Léopold Sédar Senghor. Ces parcours croisés témoignent de l’imbrication des réseaux personnels, artistiques et institutionnels qui accompagnent alors le développement des arts au Sénégal. Le parcours d’Ousmane Faye illustre ainsi une histoire de transmissions et de circulations entre Dakar, Aubusson et Thiès, où les liens de formation et d’amitié jouent un rôle aussi important que les institutions elles-mêmes. C’est dans ce contexte, à la faveur de leur voisinage et des attaches familiales, que se nouent les premiers liens artistiques entre Ousmane Faye et Abdoulaye Ndoye.

De ces échanges naît progressivement un apprentissage suivi qui fait de Faye son mentor. C’est ainsi que Ndoye se familiarise avec les principes esthétiques de l’École de Dakar, sans pour autant intégrer l’École des Beaux-Arts. Autodidacte, la formation d’Abdoulaye se construit au contact direct des artistes, de leurs œuvres et de leurs pratiques, dans une dynamique de transmission informelle qui lui laisse une grande liberté d’exploration (...) La participation de Ndoye pour la première fois au Salon des artistes sénégalais illustre l’influence déterminante d’Ousmane Faye sur les premières recherches de Ndoye et la prégnance des codes esthétiques de l’École de Dakar. Si cette influence constitue une étape essentielle de sa formation, elle nourrit également une réflexion sur les limites de l’appartenance à un courant artistique et sur les conditions de reconnaissance individuelle. Ndoye questionne notamment la nécessité, selon lui, d’adhérer à une identité esthétique collective. Cette formule révèle les tensions entre l’effervescence créatrice de l’époque et les mécanismes de sélection et de reconnaissance qui pouvaient laisser certaines trajectoires en marge du récit dominant. Refusant l’ appartenance, Ndoye cultive une indépendance intellectuelle nourrie de ses relations avec des artistes et des penseurs de différentes disciplines qui contribue à façonner son regard critique et sa conception de la création.

En 1974, Abdoulaye Ndoye participe à nouveau au Salon des artistes sénégalais, étape déterminante de son parcours qui le conduit à être sélectionné pour bénéficier d’une bourse d’études à l’étranger. Ce dispositif, mis en place dans le cadre de la politique culturelle de Léopold Sédar Senghor, permet alors à de jeunes artistes sénégalais de poursuivre leur formation dans plusieurs pays, notamment en France, en Allemagne, en Belgique, en Suisse et en URSS. Malgré un parcours scolaire perturbé par les événements de mai 1968 au Sénégal il rejoint en 1976 l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles, où il étudie pendant quatre années aux côtés de Badara Camara, suivant les traces de Kalidou Sy et de Saliou Diouf, qui l’y avaient précédé. Ce séjour marque une rupture avec son apprentissage initial, essentiellement construit au contact des artistes de l’École de Dakar. À Bruxelles, Ndoye découvre un enseignement académique fondé sur les principes classiques de la peinture et l’étude des maîtres anciens, notamment les primitifs flamands. La confrontation à d’autres traditions picturales élargit progressivement ses références et sa compréhension des techniques de représentation. Parallèlement à ses études, il maintient des liens étroits avec la scène artistique sénégalaise (...) Deux ans auparavant, en 1976, il avait organisé sa première exposition personnelle au centre régional de Thiès, le jour de l’anniversaire du président Senghor.Plusieurs dessins présentés dans la Project Room Épisode proviennent de cette exposition, constituant ainsi de précieux témoignages de cette période.

À l’issue de sa formation bruxelloise, Abdoulaye Ndoye rentre au Sénégal dans un contexte de renouvellement du corps enseignant de l’École nationale des Beaux-Arts de Dakar, marqué notamment par la relève progressive des personnels européens de l’assistance technique. Cette conjoncture lui permet de rejoindre l’institution en qualité d’enseignant. Après s’être formé au contact de ses aînés, puis dans le cadre académique européen, Ndoye s’engage ainsi dans la transmission des savoirs artistiques auprès d’une nouvelle génération d’étudiants. Il y enseigne la couleur, tout en poursuivant sa propre formation grâce aux programmes de bourses et d’échanges destinés au corps enseignant. Parallèlement à ses activités pédagogiques,  il fréquente assidûment, dès le début des années 1980, le Centre culturel américain de Dakar, qui joue dans son parcours un rôle comparable à celui du Centre de Bopp durant son enfance. Ndoye y perfectionne son anglais et découvre de nouvelles possibilités de circulation internationale.

C’est par l’intermédiaire du Centre culturel américain de Dakar qu’il est sélectionné pour participer au Fulbright Visiting Artist Program, un programme de séjour aux États-Unis destiné aux artistes. Cette première expérience inaugure une longue série de voyages au cours desquels il visite de nombreux musées, approfondit sa connaissance de la scène artistique américaine et développe progressivement un réseau de relations. Ces séjours contribuent à la reconnaissance de son travail outre-Atlantique, notamment à travers des acquisitions institutionnelles réalisées au cours des années 1990 et 2000 dans le cadre de séjours qu'il effectue à titre personnel, notamment avec Souleymane Keita à Philadelphie en 1999. Ils lui permettent également de découvrir et d’expérimenter de nouvelles techniques, notamment la peinture et la gravure , dont il explore les possibilités de composition et de variation des motifs.  Il s'initie également à la céramique dans les ateliers du Centre de Bopp, élargissant encore ses recherches plastiques, nourrie tant par ses expériences internationales que par les lieux de formation et de création dakarois.

L’engagement pédagogique de Ndoye prend une nouvelle dimension en 1995, lorsqu’il accède à la direction de l’Institut de Coupe et Mode, où il participe à la création d’une section consacrée au stylisme et au modélisme. Sous son mandat, cinq promotions sont formées. Cette responsabilité témoigne de son engagement en faveur de la transmission des savoir-faire et d’un enseignement ouvert à la diversité des parcours artistiques, faisant écho à sa propre formation. Ces responsabilités l’amènent à ralentir considérablement sa production personnelle, sans toutefois interrompre ses recherches. Il continue d’explorer différentes voies de création, qu’il désigne lui-même comme autant d’« épisodes » de son parcours artistique. Après son départ de l’Institut, Ndoye renoue pleinement avec sa pratique artistique et développe le langage graphique pour lequel il est aujourd’hui largement reconnu. Nourri par ses expérimentations autour du papier, notamment lors de ses séjours aux États-Unis, il s’intéresse aux structures de composition et aux rythmes des textes et manuscrits religieux, dont il entreprend d’étudier les systèmes d’organisation. Cette démarche, qu’il associe à « l’absence de l’esprit dans la réaction du corps », donne naissance à une écriture personnelle dans laquelle le signe se détache progressivement de toute fonction linguistique, un processus qu’il nomme « le tremblement ». Sur des papiers qu’il fabrique lui-même, des parchemins ou au sein de livres et d’installations, il élabore des ensembles de signes dont les inclinaisons, les orientations — de gauche à droite, de droite à gauche ou combinant les deux directions —, les répétitions et les variations obéissent à une logique plastique autonome. En se réappropriant les codes formels de ces manuscrits, Ndoye construit un vocabulaire visuel fondé sur le rythme et la matérialité du support. La réception de ces travaux révèle toutefois un paradoxe qui traverse l’ensemble de son parcours. Si ses compositions empruntent aux manuscrits à caractère religieux leur apparence et certains de leurs codes formels, elles ne relèvent pas pour autant d’une démarche théologique. Les lectures qui leur sont communément associées témoignent de la difficulté à dissocier un langage visuel de son contexte d’origine, mais aussi des croyances et des convictions propres à celui qui le regarde. Ndoye invite ainsi à dépasser les apparences, privilégiant l’observation, la connaissance et l’attention aux détails comme autant de moyens d’accéder à la compréhension de son œuvre.

Cette posture fait écho à sa relation avec l’École de Dakar. Initié à ses principes esthétiques auprès d’Ousmane Faye, sans pour autant se réclamer du mouvement, Ndoye construit sa pratique par l’observation, l’apprentissage et la réappropriation de formes préexistantes. Sa trajectoire révèle ainsi une tension entre transmission et autonomie, entre l’assimilation de codes artistiques et la liberté de s’affranchir des cadres qui les définissent. Son regard critique sur les mécanismes de reconnaissance au sein de l’École de Dakar éclaire cette position singulière, qui ne relève ni du rejet d’un héritage ni de l’adhésion à une identité esthétique collective. Cette même indépendance se manifeste dans ses recherches sur l’écriture, où les signes, détachés de leur fonction première, deviennent les instruments d’un langage plastique personnel. Se décrivant lui-même comme croyant, mais non dogmatique, Ndoye revendique une approche artistique qui déjoue les interprétations fondées sur les seules apparences. Il affirme ainsi la possibilité de puiser dans différents systèmes de représentation sans se laisser définir par eux, interrogeant les notions de filiation et d’identité artistique. Au-delà de son parcours, son œuvre invite à reconsidérer les catégories historiographiques qui structurent le récit des modernités sénégalaises, où les affiliations à des mouvements ont parfois éclipsé la singularité des démarches artistiques individuelle. 

évènementS


O H L I B R A R Y

- L A B I B L I O T H È Q U E N OM A D -

La rencontre avec La Bibliothèque Nomad, autour de la project room d’Abdoulaye Ndoye, aura lieu le samedi 16 janvier 2027 de 15h à 18h.

C O N V E R S A T I O N

- R E N C O N T R E -

Conversation entre Massamba Mbaye et Océane Harati
le 28 novembre 2026 à 16h
Conversation en français et filmée

Les Œuvres

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Bacary Diémé, mondes textiles