Sélection, La Biennale di Venezia, Seyni Awa Camara
OH GALLERY se réjouit de la sélection de Seyni Awa Camara à la prochaine édition de la Biennale de Venise, et est honorée de contribuer à cette présentation par le prêt d’œuvres issues de la collection d’Océane Harati.
Si la galerie ne représente pas Seyni Awa Camara, son œuvre occupe pour nous une place singulière, sensible et profondément structurante, tant elle a contribué à fonder certains des piliers de notre pratique. Depuis notre rencontre avec Seyni en 2019, nous avons mené un travail de recherche approfondi autour de l’artiste, de la femme, de sa généalogie, de ses œuvres, de leurs conditions de fabrication, ainsi que des modalités selon lesquelles elles ont été acquises, regardées, déplacées et, trop souvent, extraites de toute réflexion éthique sérieuse. Dans ce cadre, nous avons toujours refusé de vendre ses œuvres. Ce choix, alors incompris par beaucoup, n’avait rien d’anecdotique. Il procédait d’une position claire, fondée sur la conviction que le cas de Seyni Awa Camara engageait bien davantage qu’un simple enjeu de marché. Koyo Kouoh et son entourage furent parmi les rares à comprendre immédiatement ce que nous cherchions alors à formuler, et ce qui se jouait déjà à travers cette position.
Le sujet de Seyni Awa Camara demeure, pour nous, une question ouverte, douloureuse et politiquement chargée, parce qu’il met à nu l’une des blessures les plus persistantes du monde de l’art : celle des non-dits, des abus rendus possibles par l’absence de contrôle, des récits confisqués ou altérés, et des œuvres circulant sans que les contextes de leur acquisition, de leur déplacement ou de leur reconnaissance ne soient pleinement interrogés. Parler de Seyni Awa Camara oblige à affronter ces questions, mais aussi à se confronter à des réalités plus larges, liées à nos sociétés et plus largement à la condition des femmes dans nos géographies. Nous avons toujours refusé de publier les recherches menées à son sujet, non par rétention, mais par refus qu’un travail aussi sensible, encore exposé aux logiques de captation et de réappropriation, puisse être détaché de ses enjeux et réutilisé hors de tout cadre éthique. Il s’agissait aussi de veiller à ce que Seyni bénéficie pleinement du fruit de son travail, dans le respect de ses droits, de sa dignité et de son histoire.
Toute personne qui acquiert, présente ou fait circuler des œuvres de Seyni Awa Camara devrait être pleinement consciente des réalités qui les entourent. Il ne suffit pas d’admirer la puissance d’une œuvre encore faut-il assumer ce qu’elle convoque. Le cas de Seyni Awa Camara appelle ainsi une vigilance particulière, non seulement de la part des collectionneurs et du grand public, mais plus largement de l’ensemble des acteurs chargés d’écrire, d’exposer, d’archiver et de préserver l’histoire de l’art.
En quatre ans, nous avons adressé près d’une dizaine de demandes de reconnaissance et de protection de Seyni Awa Camara auprès des autorités compétentes, afin que l’attention nécessaire soit portée à sa situation et que sa pratique, sa technique soit transmise sur ses terres. En 2022, nous avions été reçus au Palais Présidentiel, sans que cela ne connaisse malheureusement de suite concrète. Aujourd’hui, et depuis plusieurs mois, nous nous réjouissons d’avoir enfin été entendus, et de pouvoir collaborer étroitement avec le Ministère de la Culture du Sénégal autour de cette question et d’actions plus larges qui lui sont liées. Cette évolution ne répare pas tout, mais elle marque un pas important.
Notre position s’inscrit dans une conviction plus large qui est celle d’une responsabilité collective et d’une exigence de justice. Ce qui se joue ici dépasse largement un cas individuel. Il s’agit d’une responsabilité commune envers les artistes, envers leurs œuvres, envers leurs récits, et envers les conditions mêmes dans lesquelles nous prétendons faire histoire. Seyni est partie avant que nous puissions lui annoncer la nouvelle de sa sélection. Mais nous lui avions fait la promesse de porter une forme de vérité, de faire entendre sa voix et de raconter son histoire, ainsi que celle des siens, au reste du monde. Il revient à tous désormais d’honorer sa mémoire, de préserver son héritage et de faire perdurer, avec exigence, les combats que son œuvre continue de porter.
En cela, cette Biennale portée par Koyo Kouoh n’est pas une biennale comme les autres. Koyo nous a également quittés, mais elle avait semé bon nombre de graines bien avant Venise. Si certains l’avaient oublié, chaque choix y est délibéré. Les œuvres que nous prêtons ne valent pas ici par une logique de spectaculaire ou de hiérarchie. Elles comptent pour ce qu’elles révèlent et pour les questions qu’elles rendent visibles. Cette édition de la Biennale di Venezia rappelle avec force qu’exposer n’est jamais un geste innocent, et que certaines présences n’ont de sens que si elles rouvrent aussi les questions que l’histoire de l’art, le marché et les institutions ont trop souvent préféré taire.
Nos pensées vont à Koyo et à son équipe : Marie-Hélène Pereira, Siddhartha Mitter, Rasha Salti, Rory Tsapayi et Gabe Beckhurst Feijo.
Nos chaleureux remerciements vont à l’ensemble des équipes de La Biennale di Venezia, et à Siré Diédhiou qui a été la clef de compréhension de nos recherches et confidente de Seyni durant nos séjours à Bignona.
© Crédit Océane Harati, Août 2019, Bignona, Casamance, Sénégal